Recyclerie créative

A Bordeaux s’éveillent chaque semaine des projets alternatifs, solidaires et écologiquement durables.


Les déchets encombrants débordent en milieu urbain, occupant parfois les trottoirs ou dégradant l’image d’un quartier. Ils sont pourtant le socle d’un formidable champ d’expérimentations vers la transition écologique.

L'ATELIER D’éco SOLIDAIRE, est opérationnel depuis 2010, en partenariat avec le service collecte et prévention des déchets de Bordeaux Métropole. Débutons par le contexte général afin de mieux comprendre la source de notre activité : Pour commencer, nous vous rappelons les volumes considérables de déchets que nous produisons en France : 650 kg par personne et par an, avec les encombrants dont certains sont en parfait état d’usage. A ceci, s’ajoute le problème des prélèvements sur les ressources naturelles : le 2 août 2017 nous avions déjà consommé ce que la terre peut produire en 1 an. N’oublions pas le chômage de masse et les situatons d’exclusion d’un nombre croissant de personnes en incapacité de répondre à une logique productiviste, théorisé par Pierre-Noël Giraud “l’humain inutile” : chômeurs, travailleurs précaires, paysans sans terre qui sont réduits à survivre de l’assistance publique ou familiale et n’ont aucun moyen d’améliorer leur sort. Que sommes nous, modeste Recyclerie Créative à l’échelle de ces phénomènes complexes : En captant les objets que certains veulent jeter, pour leur donner une seconde vie, nous avons un impact concret sur la prévention des déchets qui après la réduction, est la priorité de traitement inscrite dans la loi. De plus, la valeur ajoutée que nous appliquons à ces objets en les vendant en l’état ou grâce à la valorisation créative, permet de créer de l’emploi et plus encore du travail, qu’il soit rémunéré ou non, dans les métiers de l’artisanat notamment. La communauté humaine que nous avons constituée, procure la principale des satisfactions par la diversité des individus impliqués. Dans diversité, j’entends l’échelle des âges 17 à 77 ans, le niveau d’étude, les origines culturelles. Dans ce contexte structuré qui donne une place à l’improvisation et à l’instinct, nous constatons en faisant, un champ d’évolution sociétale qui porte un grand nombre de réflexions sur ce que nous pourrions faire comme choix individuel et collectif, afin de préserver les individus et l’environnement. La priorité est l’emploi, pas celui qui dure le temps d’un contrat aidé, l’emploi en CDI, surtout si toutes les personnes qui accèdent à cet objectif sortent d’une période de chômage prolongée. 100% des 17 personnes salariées de la Recyclerie sont entrées en contrat aidé et 9 sur 10 sont en CDI ou en passe de l’être. Cette perspective à long terme dans une structure associative dont la valeur produite n’enrichit personne, offre à tout le monde la responsabilité de sa fonction au cœur d’une ambition collective. La qualité du travail de chacun porte le projet commun, sans autorité pour l’imposer au quotidien. Concernant l’impact sur l’environnement, je ne vous fais pas un dessin. Il faudrait que chaque français vienne une journée dans une recyclerie ou en déchèterie pour mesurer à quel point nous détruisons des volumes considérables d’objets qui sont en parfait état d’usage. Dans le même temps, toute une frange de la population ne peut accéder à des équipements de base ; un phénomène bien connu pour l’alimentation avec l’action de la Banque Alimentaire. Pour porter une expérimentation dans ce domaine, nous avons implanté des recycleries de proximité dans des quartiers prioritaires qui proposent des équipements à bas coût et un lieu avec des personnes disponibles qui puissent recevoir les objets au rebut et aussi répondre aux questions sur les déchets ou la vie quotidienne en général, notamment pour les personnes isolées. Les crises économiques successives et les bouleversements environnementaux révèlent une frange de la population en recherche de perspectives, en réflexion sur l’emploi ou en désir d’engagement. Un nombre conséquent sont en quête de sens et volontaires pour s’investir dans une action qui suscite de la valeur sociale, créative ou environnementale, en général les trois associés. A travers les 10 000 heures de bénévolats enregistrées chaque année, réalisées en majorité par des femmes, nous partageons toutes sortes de situation :

le chômage, la maladie, l’isolement, la retraite heureuse, l’envie de faire, l’inclusion dans un collectif pour produire une activité réjouissante… Un autre profil de population vient prendre une respiration à l’association, je veux parler des jeunes en instituts thérapeutiques qui ne se vivent pas très bien ou les personnes diminuées du foyer occupationnel qui viennent apporter leur aide en bénévolat : grâce à la création et le partage d’activité dans un milieu ordinaire, ils retrouvent de la confiance en fabriquant du beau avec des objets au rebut, l’effet miroir auquel ils aspirent pour leur propre existence. Le résultat est tellement encourageant que nous avons associé 5 pays dans un projet européen sur la thématique de la créativité avec des matières au rebut, conduit avec des personnes en difficultés, dans une logique de soutien à leur évolution. Tous ces bénéfices pour les personnes, le sont aussi du point de vue économique. Certes nous devons être accompagnés par des fonds publics, notamment sur les infrastructures, mais aucun des secteurs des déchets en France ne fonctionne sans argent public. Toutefois, quand nous faisons valoir la richesse que nous produisons, pour 1€ d’argent public, nous générons 3,4 € de valeur. Parmi ces valeurs, celle de la pédagogie et de l’exemplarité est fondamentale du fait qu’il est nécessaire de convaincre un large public des changements de consommation réjouissants qui leur sont offert, tout en préservant l’environnement. Nous sommes les petites mains de ce dernier maillon de la société de consommation, capable de donner une seconde vie à des objets destinés à être détruits. Avec 10 000 tonnes récupérées, nous sommes en capacité de créer 850 emplois, alors qu’avec 10 000 tonnes dans le recyclage ce serait 10 emplois et 1 emploi dans l’enfouissement. En complément de cet effet positif si nécessaire pour l’environnement, nous démontrons le bénéfice pour les individus, étudié par l’économiste Philippe Moati, à travers les ressorts du bonheur ou nommé « bien-être subjectif ». Au contraire du bonheur « hédonique » qui réside dans la maximisation des plaisirs et la minimisation des peines (exemple la surconsommation) ; la capacité de FAIRE génère un bonheur « eudémonique », qui lui passerait par la découverte et le développement par chacun, de son « daimon », c’est-à-dire de sa nature profonde, de ses dispositions, de ses talents, de ses goûts. Autrement dit, un bonheur qui passe par la réalisation personnelle, le développement de soi, le sens donné à la vie. Cette économie du FAIRE dont Philippe Moati en extrait les enjeux représente 95 milliards d’euros, portant l’évolution d’une société de l’avoir à une société de l’être ; Leroy Merlin est de ceux qui l’ont parfaitement compris en créant toutes sortes d’ateliers participatifs du FAIRE au cœur de leurs magasins ! En conclusion : nous nous sommes donnés comme mission d’identifier les externalités négatives du secteur des déchets afin d’évaluer les externalités positives, avec notre cœur, avec notre volonté, avec notre instinct ; après 7 années, nous avons le sentiment que ce petit laboratoire de gens surmotivés, surf sur des changements de société, simplement en agrégeant des intelligences, en cultivant le bon sens et en privilégiant l’expérimentation. Le socle nécessaire de moyens publics qui nous a été fourni, nous a permis de défricher un chemin dont la créativité a porté la réjouissance et la communauté de travail a sublimé l’engagement. Nous n’avons pas la prétention de changer le monde, nous voulons juste montrer qu’un champ des possibles alternatifs et constructifs est envisageable. Si les volontés politiques s’y associent, il est possible d’ouvrir cette fenêtre sur un futur désirable qui donne le choix aux personnes de réveiller leur conscience écologique, porteuse d’estime de soi et de retrouver pour le bien commun, les racines de leur humanité, au lieu de chercher sans fin leur bonheur dans la surconsommation. .


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